Le soleil lointain
A Madame Marie D' Agoult
Quand vous m' avez écrit tout ce que femme ou mère
écrira de plus doux,
je me plaignais, madame, à cette vie amère :
je lui parlais de vous ;
de vous dont l' esprit pur, dont la grâce rêveuse,
dont les regards charmants
ont versé leurs rayons sur moi, pâle couveuse
d' immobiles tourments.
Triste, je demandais à la force voilée
qui nous plie à genoux,
pourquoi, presque divine, ô jeune âme étoilée,
vous pleurez comme nous.
" elle aussi, lui disais-je, elle aussi, sous ses roses,
sous ses longs cheveux d' or,
à l' heure où le sommeil assoupit toutes choses,
demande si l' on dort !
" elle aussi, quand la lune argente sa fenêtre,
cherche son heure au ciel,
et, quand tous les plaisirs semblent l' avoir fait
naître,
dit que naître est cruel.
" pourquoi souffler en nous, argile sans pensée,
la pensée et le jour,
pour nous détruire ainsi, l' âme à tout coup blessée
par la mort et l' amour ?
" ô vie ! ô fleur d' orage ! ô menace ! ô mystère !
ô songe aveugle et beau !
Réponds ! Ne sais-tu rien en passant sur la terre
que ta route au tombeau ?
-" ingrate, a dit la vie, à qui donc l' espérance,
fruit divin de ma fleur ?
Vous retournerez-vous vers un jour de souffrance,
dans l' éternel bonheur ?
" si vous n' entendez pas tant de voix éternelles,
que sert de vous parler ?
Vos pieds sont las, pliez ! Dieu vous mettra des
ailes,
et vous pourrez voler.
" de vos fronts consternés, mères inconsolables,
les cyprès tomberont,
quand pour vous emmener, messagers adorables,
vos enfants descendront.
" vos sanglots se perdront dans de longs cris de joie,
quand vous verrez la mort
bercer aux pieds de Dieu son innocente proie,
comme un agneau qui dort.
" la mort, qui reprend tout, sauve tout sous ses ailes ;
sa nuit couve le jour,
elle délivre l' âme, et les âmes entre elles
savent que c' est l' amour ! "
ainsi, madame, allons ! L' augure a trop de charmes
pour n' être pas certain :
allons ! Et dans la nuit tournons nos yeux en larmes
vers le soleil lointain !